Pas un millimètre en-deçà de la mort

Six réfugiés en quête d’issue

 

 

 

Pendant vingt ans il n’avait pensé qu’à son retour. Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.

Milan Kundera, L’ignorance

 

 

Ce texte aurait dû être écrit dans la langue parlée par ses personnages, leur langue ombilicale, mais au dernier moment ceux-ci ont décidé de dissimuler, par pudeur, leur souffrance derrière un honorable style écrit. Il était également prévu que chaque récit dispose d’un espace à part, marqué par un sous-titre en caractères gras, mais les sentiments des différents personnages se sont confondus, ils se superposent parfois si bien qu’ils ne forment plus qu’une seule histoire. Aussi s’excusent-ils s’il vous est parfois difficile de démêler “nous”, “je”, “il” et “elle”. (…)

Syriens, ils ont quitté leur Syrie la même année que moi – 2014. Ils sont partis pour des raisons différentes, à des âges différents, et s’inscrivent dans des histoires et des parcours individuels différents. Ils ont subi la guerre du régime syrien contre leur pays durant quatre années, et ils en ont payé le prix à des degrés divers : perte (perte de personnes chères), dommages matériels variables, séquelles physiques, expérience directe (visuelle, tactile) de l’horreur et des attaques chimiques, des massacres de masse. Ces personnages dissemblables ont pourtant tous un petit élément en commun : au moment où commence l’exil et où ils quittent le pays, quelque chose s’embrouille en eux. (…) S’éloigner de la mort spectaculaire c’est devenir absent. Une absence difficile à vivre à plus d’un titre, on n’envisage pas sans terreur d’être soudain coupé de cette communion dans la douleur qui vous unit à ceux que vous aimez là-bas, et avec qui on ne se reconnaît plus.

Dans mon histoire tout le monde se sent coupable de ne pas être assez mort. Tout ce qui dépasse le danger de mort, ne serait-ce que d’un millimètre, est déclaré invivable.

Voilà ce que disent ces personnages, avec pudeur parfois. Ils ne participent plus de cette complicité de la souffrance et du témoignage contre la mort. Ce qui les terrifie, c’est l’éventualité de ne plus en être, parce qu’ils ont rompu avec la matrice de la douleur qui les définissait. Ils sont les absents. Les gens chers, restés là-bas, se remémoreront un jour certains événements fondateurs pour la collectivité. Ceux qui sont partis seront en dehors de cette mémoire-là. Retrouveront-ils, à leur retour, les mêmes lieux, les leurs, qui les attendent ? Autre chose encore les terrifie : être incapable de se définir autrement que par la mort. Le corps se déchire ici aussi, mais pas comme là-bas, il se disloque sans bruit, sans couleur rouge, il se disloque dans le vide, sans marquer la mémoire, cette mémoire douloureuse et tellement désirée.

Chacun d’entre eux s’y est pris de manière très singulière avec la douleur. Certains ont choisi de gémir, d’autres de ne rien voir, ne pas voir le désastre pour ne pas se laisser aller, ne pas gémir parce qu’il faut se secouer, y croire de manière volontariste et rude. Pourtant au début de leur exil, les uns comme les autres sont d’accord pour dire que la seule vie possible est là-bas, sous le toit de la mort. Tous sont complices du bourreau. Ils ne veulent plus qu’une chose : être la victime exemplaire, la victime dont “il” rêve. Comme le bourreau ne s’est pas senti suffisamment coupable, ils ont pris sur eux une partie du fardeau. Dans mon histoire tout le monde se sent coupable de ne pas être assez mort. Tout ce qui dépasse le danger de mort, ne serait-ce que d’un millimètre, est déclaré invivable.

Je suis soudain devenu mon père

[…] Nous avons quitté la Syrie pour le Liban avant que je n’aie terminé ma deuxième année à l’université. Quand j’ai pris la décision de partir du Liban et d’aller en France, j’ai consulté mon père. Lui, mon modèle, mon héros, mon père de soixante ans me dit : « Fais ce que tu juges opportun »… Sa réponse m’a fendu le cœur. Aujourd’hui, quand il y a une situation délicate ou une décision à prendre, il dit à mes frères de me demander… à moi qui ai vingt ans.

Sacrifice

[…] Ils disent : l’exil permet de redéfinir ce qu’est la patrie. C’est une deuxième langue qui vous éloigne de votre langue première pour vous permettre de la réassimiler. C’est une perte, une défaite, nécessaires pour reconstruire l’identité première. Je ne me souviens pas de ce qu’ils disent d’autre. Les premiers jours, il y avait deux questions obsédantes : à quel moment très précisément j’ai pris la décision de tout quitter ? Et pourquoi ? J’étais attirée vers la mort par une force centripète. Pourquoi je suis partie ? Il y avait les enfants, l’avenir, le fait de sauver une vie, deux, quatre – toutes ces raisons me semblent secondaires aujourd’hui, transparentes, je ne vois plus pourquoi. Je n’étais pas en danger de mort à Damas en fin de compte. Partir était une sorte de choix politique, celui de s’arracher à cette schizophrénie : tant qu’on n’arrive pas à rallier les régions libérées, on est de fait sous la protection du régime. Je ne pouvais plus accepter de rester dans l’indéfini. C’était un problème d’identité tout compte fait. Je n’appartenais à aucun des espaces existants, ni à l’espace libéré, ni au Damas du régime. Parmi les expressions que j’ai lues au début de la révolution sans les comprendre très bien, il y en a une qui me semble assez honnête en fin de compte, c’est celle de “sympathisant de la révolution”. Je fais partie de ces sympathisants. Quelle saleté cette expression ! Elle signifie en creux qu’il n’y a pas confusion entre toi et la révolution. Quand est-ce qu’on se confond avec la révolution, quand est-on la révolution et pas seulement un sympathisant ? Une fois mort ? Maintenant ces phrases me reviennent de manière automatique parce que j’ai oublié les raisons de mon départ.

La perte de mémoire est un phénomène précoce dans mon expérience personnelle d’émigration et d’exil. L’amnésie est la perte poussée à outrance. Être accro au souvenir, l’ennemi du temps. Je n’arrête pas de refaire l’inventaire de mes souvenirs, ils ne doivent pas disparaître et glisser à travers mes doigts comme le reste de ma vie. Je les ramène comme un berger qui a peur pour ses brebis. C’est épuisant de surveiller le musée de la mémoire. À chaque fois que je m’obstine à vouloir rattraper les fantômes, ils m’échappent… et ils me sautent dessus quand je m’y attends le moins… sans forme, un fourmillement dans les membres, un engourdissement de la tête… degré de luminosité d’un milieu d’après-midi et une chaleur toute damascène… qu’accompagne la voix du muezzin venue d’on ne sait où dans cette ville où l’appel du muezzin n’est pas en usage… détails susceptibles de faire sortir le corps en question de la mémoire en question. La bataille qui consiste à limiter les pertes quand on a quitté le pays est perdue d’avance. À chaque fois que ma fille butte sur un mot en arabe, un seul, j’ai l’impression que quelque chose s’écroule en moi, ce qui reste me file entre les doigts. Un proverbe : « Quelle histoire… y a pas deux jours qu’il est parti loin là-bas, et voilà qu’il demande : il est où le fleuve déjà ? » Ce n’est pas une affaire d’identité ou de nationalité. Il s’agit seulement de se rendre compte de l’ampleur des pertes. Quand tu sens qu’il ne te reste rien d’autre que la langue, tu tiens le coup et tu veille à parler bien, en réalité tu ne fais que compter ce tu as perdu en dehors de la langue, et il faut bien l’avouer tu ne gagnes pas au change. La pensée du non-retour contribue à mon effondrement intérieur. Je fais attention à tout ce qui se dit sur le parcours des immigrés dans le monde, les histoires de diaspora, au bout de combien de générations on revient ?

J’ai passé un semestre universitaire entier à débattre avec mes étudiants de questions de langue sur l’intraduisible… à la fin de chaque cours, ils me disaient : « Bon ! Donnez-nous votre proposition maintenant ». Je n’ai jamais réussi à leur donner ma version à moi, je contournais la difficulté en essayant de les convaincre que mon cours avait pour objectif de les initier à un certain nombre de problèmes théoriques. Qu’est-on capable de proposer pour contrebalancer les pertes ? Quand mon père est sorti de prison, il n’était pas intact, pas entier, une partie de lui-même n’est pas revenue. Peut-être ne reviendrons-nous pas, comme cette partie de mon père.

La bataille qui consiste à limiter les pertes quand on a quitté le pays est perdue d’avance. À chaque fois que ma fille butte sur un mot en arabe, un seul, j’ai l’impression que quelque chose s’écroule en moi, ce qui reste me file entre les doigts.

Paris… Qu’est-ce qui pousse le clochard se retrouve par terre ? Cette odeur-là. L’odeur des sans-logis m’a habitée durant plusieurs mois. L’odorat est plus archaïque que la vue, c’est ce que m’a dit cette femme. L’odeur est notre penchant premier pour ce qui est terrien, elle est antérieure à la fierté, à la verticalité, à l’érection. Mère, besoins primaires, odeur de feuilles de figuier dans l’air sec de la vieille maison de ma grand-mère au village… L’odeur… Tout au long de mes premiers mois d’exil, j’ai rêvé qu’on me fuyait à cause de mon odeur : je me retrouvais nue au milieu des gens et je déféquais, tout à coup l’odeur s’échappait… Il y a trente ans, mon père et ses camarades s’entassaient dans une vieille prison au milieu du vieux Damas – chacun d’entre eux disposant de soixante-dix centimètres pour vivre. Là aussi l’odeur devait être forte. À quel moment le sans-logis se laisse-t-il tomber ? A-t-il atteint une vérité qui nous échappe encore ? J’aurais peut-être dû me laisser tomber. Je me serais écroulée, si tel avait été mon destin… Dès les premiers moments de la révolution, mon père a été terrifié à l’idée que je sois mise en prison. « Tu n’es pas du genre à faire de la prison, tu ne supporterais pas ! » Qui est du genre à faire de la prison ? Qui peut supporter tout cela ? J’aurais bien dû le supporter si tel avait été mon destin. Mais j’ai fait des manières, je ne suis pas restée. Je regarde la couverture du clochard… Hiver 2013, Fatna ne dort pas, elle regarde la couverture dont elle se couvre, ses enfants et elle, on dirait une peau de tigre. Elle se demande : « Est-ce que cette couverture est comestible ? Il n’y a plus rien à manger dans tout le camp. »… À quel moment s’autorise-t-on à s’écrouler ?

Je ne suis pas adaptée à mon environnement, c’est une question de format. Je suis comme un chameau, comme Gulliver au pays des nains. On est des gens bizarres, comment vont-ils nous comprendre ? Ces sols en bois me semblent instables, sans doute nous rendent-ils encore plus bizarres. Les logements sont petits, ce n’est pas la faute à nos corps bizarres… Nos nerfs ne supportent pas tout ce bruit, tout ce non-bruit.

J’ai soudain pris conscience de l’ampleur de notre drame quand Adnan est arrivé à Paris. Il avait vingt-deux ans au déclenchement de la Révolution, il en avait vingt-six quand il a quitté la Syrie. En quatre ans il a tout connu. Arrestation, traque, le siège de Douma, les attaques chimiques, les bombardements aux barils, les missiles, les charniers après l’attaque chimique, les corps déchiquetés après les bombardements. Il sourit, puis il rit franchement et raconte : « En avril 2011 j’ai été horrifié au moment de toucher le corps du premier martyr de Douma qu’on a porté depuis la Grande mosquée. Après les bombardements aux barils, j’arrivais à manipuler des corps déchiquetés sans m’émouvoir, le plus important était de retrouver avec quelle jambe mettre telle tête, enterrer rapidement, ramasser les petits morceaux et les enfouir pour éviter les maladies et les odeurs. » Je suis dérangée par ce rire décalé par rapport à son récit. D’accord, d’accord ! Il rit pour ne pas se suicider. Je sais. Il poursuit. Soudain, à ses rires succède la colère : « Les bombardements, les avions, les obus, les missiles, les barils, tout ça n’est pas si grave. C’est rien, vraiment. On y devient insensible avec le temps. Ce qui est totalement terrifiant, par contre, c’est le risque de tomber sur un barrage quand tu sors de Douma. » Silence, puis rire de nouveau. Moi, je ne ris pas. Je suggère : « Il faudrait peut-être que tu voies un psychologue ». « C’est pas mon truc de me plaindre, répond-il. De toute façon je préfère mon état actuel à la vie qu’on avait avant 2011. Au moins cette révolution aura ouvert la porte de l’espoir et… aujourd’hui on peut parler. Avant 2011, je ne connaissais pas l’espoir, maintenant tout reste possible. Toi, si tu es partie c’est que tu n’étais pas à la hauteur de la situation, non ? C’est pas mon truc de me plaindre. Y en a plein parmi ceux qui obtiennent le droit d’asile en Europe et dans le monde qui n’ont pas souffert à “l’intérieur”. Il leur est rien arrivé de grave. – Je ne crois pas que l’asile soit une décoration qu’on accroche à la boutonnière de ceux qui le méritent. – Rien ne changera. Avant, mon père gagnait 1500 livres syriennes, l’horizon était complètement bouché, on n’appartenait ni aux partis d’opposition ni aux partis du pouvoir… On en a payé le prix. Et on le paye encore. Je dois trimer pour garantir des ressources à ceux de “l’intérieur”, assiégés, c’est la seule justification morale de ma présence ici. » “Justification morale”, l’expression revient peut-être des dizaines de fois durant l’entretien avec Adnan. Il a besoin d’une justification morale pour rester en vie. Nous évoquons ensemble un ami commun qui a été arrêté à plusieurs reprises pendant la Révolution. De sa dernière arrestation, il lui reste des séquelles physiques définitives. « Je lui ai demandé à plusieurs reprises de nous rejoindre à l’intérieur de la Ghouta[1]. On avait besoin de lui. Il n’a pas donné suite… Il a prétexté qu’il devait rester à Damas pour des raisons politiques, pour poursuivre la lutte là-bas. Tu vois, personne n’est prêt à payer le prix. » J’essaye de compter combien de fois est revenu le terme “prix”. Plus, ou moins, que “justification morale” ? Mes pensées s’évadent, je me rappelle un texte de Saïd al-Batal[2] sur les gens de l’intérieur du siège, et ceux de l’extérieur, je pense à moi “la sympathisante de la Révolution”, à « Un, Un, Un / Le peuple syrien est un ! »[3], à ce lointain soir d’automne où je n’ai pas réussi à courir dans l’escalier pour prévenir mon père qu’ils venaient l’arrêter… Je n’ai pas réussi à réparer les torts, je n’ai pas réussi à empêcher que ma mère et mon père soient sacrifiés, je ne me suis pas laissé sacrifier moi-même comme j’aurais dû.

S’en tirer

(…) L’exil est la trahison des larmes. Les vannes s’ouvrent de manière imprévue et inconsidérée. C’est au moment où l’agent de police s’est saisi de ma main, pour prendre mes empreintes digitales sur la feuille, que mes larmes ont coulé. Cette prise d’empreintes est la confirmation la plus criante, la plus symbolique, de la mention “stateless”[4] qui figure sur le laissez-passer[5] qui m’a permis de voyager jusqu’ici. Mon exil est compliqué, complexe. En tant que Palestinien, je me retrouve exilé de mon pays d’accueil, la Syrie. Je dois donc redéfinir ce de quoi je suis exilé. Je considère que la Syrie est mon pays, mais la révolution a singulièrement compliqué les choses du point de vue identitaire. Certaines phrases comme « T’es Palestinien, et pour la Révolution ? T’es de notre côté ? Super ! », « Palestinien ? Occupez-vous de vos affaires, vous autres » étaient très difficiles à digérer. Dès le début j’ai senti que j’allais perdre la Syrie. Aujourd’hui, il y en a qui essayent de récupérer cette histoire, ou qui rabâchent des propos éculés du genre : « Le destin des Palestiniens de Syrie est en dehors de Syrie. » Si le monde est capable d’accueillir six cent mille réfugiés palestiniens hors de Syrie, il est sûrement capable de les faire revenir en Palestine.

Quand j’ai été blessé en 2012, ce sont des amis à moi qui m’ont porté jusqu’à l’hôpital. Ils étaient onze, aujourd’hui il n’en reste plus que quatre, les sept autres ont été soit tués, soit emprisonnés et, à ce titre, ils sont en danger de mort. Mes amis ont toujours été là pour me dire si j’étais sur la bonne voie. Je me suis toujours tourné vers eux pour savoir si j’allais dans la bonne direction, si j’étais en cohérence avec moi-même. Aujourd’hui, je suis sans points de repère. Depuis que Nabil a été tué dans le camp, à l’automne dernier, je ne sais plus pour qui je dois marcher sur la route de la vie. Nabil, l’ami d’enfance. Je pensais que leur disparition me poserait un problème d’avenir – avec qui vieillir ? En vérité, mon problème est avec le passé : comment continuer à vivre avec tous ces souvenirs ? Aucune justification ni aucune victoire ne compensera jamais la perte. Je ruse avec ma conscience, je minimise l’ampleur de ce que j’ai perdu, mais le souvenir me rattrape à tout instant. Je fais correspondre chaque paysage, chaque détail perçu ici, à son équivalent là-bas : le bus, la rue, les gens dans la rue, les arbres… Je savais dire les yeux fermés quels arbres avaient été taillés dans la rue de Beyrouth en face de la faculté de droit.

En Syrie je jouais avec la langue dont je reformulais la grammaire à ma guise, et je faisais des théories à partir de mes petits jeux. Aujourd’hui, je subis la langue. La moindre règle de la grammaire française me fait peur. Comment les Français pourraient-ils se douter, en m’entendant ânonner leur langue, que je suis un meneur dans ma société ? J’ai passé ma vie à faire éclore la jeunesse, en tant qu’enseignant, qu’entraîneur, que militant. Ceux que je voulais faire venir à maturité sont tombés en martyr. Comment s’en douteraient-ils ? Comment me présenter, et pourquoi le ferais-je d’ailleurs ? Peut-être pour mériter de poser, un jour, des fleurs sur la tombe de ceux que j’aime dans le cimetière du camp de Yarmouk.

Apesanteur

Mon problème ici, c’est que les souvenirs restent au niveau de l’enveloppe cérébrale et ne vont pas au-delà. Je vois un paysage, et ça reste un paysage, il n’est pas accompagné de palpitations, sueurs, odeurs. Ceci n’est pas du souvenir. Voilà peut-être pourquoi je ne supporte plus ma voix. Je n’aime plus parler. Je me contente du nécessaire par textos. J’évite toute effusion vocale.

Ici je suis indéfinie. Je suis devenue l’égale de tous dans un effacement de ma singularité, mais il n’y a pas que cela. Je me retrouve aussi amputée de tous les signaux sociaux, de tous les rites, que je maîtrisais à la perfection et parmi lesquels je me mouvais. Mon étrangeté, l’étrangeté de la langue, ma maladresse, l’exiguïté de ma marge de manœuvre, tout ça me rend doublement déracinée. Moi qui pouvais, de par la nature de mon travail, aider des dizaines de familles en un seul jour quand j’étais en Syrie… Aujourd’hui je dépends de directives, d’aides, et de la bonne volonté de celui qui me traduit. Ce n’est pas grave. Je m’attends à pire, je mérite pire. Je mérite de me retrouver à la rue parce que j’ai quitté la Syrie. Avant que je ne parte nous avons évoqué la possibilité d’un départ groupé de toute la famille, mon père a répondu de manière implacable : « On est déjà partis une fois de Palestine et on s’est retrouvés en Syrie, on sait ce que ça veut dire partir. On ne ressortira de chez nous que pour rejoindre la tombe. » Je comprends tout à fait.

Je n’ai pu m’avouer ma condition de réfugiée de guerre qu’au bout de plusieurs mois de vie ici. Au début, j’ai mobilisé toutes mes forces et toutes mes économies pour éviter de regarder cette réalité en face, ne pas tomber dans les rouages d’un système qui vous attrape par les cheveux, et vous met le nez sur la pancarte « Tu es réfugié ». Je n’y suis pas arrivé. Ici, en tant qu’étranger, il est impossible d’intégrer rapidement la vie ordinaire, tu as beau être financièrement blindé ou être bardé de diplômes, ça ne change rien. Personne n’acceptera de te louer un logement, tu seras donc contraint d’attendre que l’État t’attribue un logement social, en tant que réfugié. À chaque fois que j’ai voulu m’occuper des démarches administratives par moi-même, je me suis heurtée à un mur, on te fait comprendre que tu ne peux arriver à rien en raison de ta maîtrise limitée de la langue – « Vous devriez faire appel à un travailleur social ou aux associations et structures en charge des réfugiés. » Dans ces administrations tout dépend de l’humeur de la personne que tu as en face, de son degré d’empathie avec toi. Pour finir, ils disent que la plupart des problèmes de la deuxième génération de maghrébins en France tient au fait que la famille soit devenue dépendante de l’aide sociale, et qu’on ait ainsi retiré aux pères leur autorité symbolique, les rendant impuissants aux yeux de leurs enfants. Je ne veux pas que mes enfants vivent cette expérience. En fait, j’étais quelqu’un d’important dans mon pays, ma société. Je contrôlais toutes les dimensions de ma vie. Aujourd’hui, le moindre détail me jette dans un état de détresse maladif. J’ai peur que les enfants n’apprennent pas la langue assez vite, j’ai peur qu’ils se perdent dans ce nouveau système scolaire, j’ai peur qu’ils soient persécutés à cause de leurs origines, j’ai peur qu’ils ne s’adaptent pas au régime alimentaire, j’ai peur qu’ils se gâchent dans un système éducatif qui va à vau-l’eau. Je sais bien que mes peurs sont infondées parfois, mais mon angoisse vient de l’impression que je ne contrôle plus rien. Je suis dans un état d’apesanteur totale.

Au début, j’ai mobilisé toutes mes forces et toutes mes économies pour éviter de regarder cette réalité en face, ne pas tomber dans les rouages d’un système qui vous attrape par les cheveux, et vous met le nez sur la pancarte « Tu es réfugié ».

J’ai une drôle de manière de me représenter le temps, j’aimerais que toutes les difficultés, les difficultés liées à l’installation dans un nouvel endroit, passent le plus vite possible, que ça passe en quelques heures… Mon père disait souvent qu’ils n’étaient devenus des êtres humains qu’à partir du moment où ils sont sortis du système d’aide de l’UNRWA[6], qu’ils sont devenus autonomes, qu’ils ont construit leur propre vie à Damas. J’ai l’impression que j’essaye d’escamoter rétroactivement cette période qui remonte à plus de soixante-sept ans. Je cours comme si je pouvais prendre le temps de vitesse, mais tout ce que je fais c’est générer du stress autour de moi. Je ne supporte pas l’immobilité. Tout le monde doit être en mouvement, sans cesse, comme dans une ruche. J’apprends la langue, j’essaye de poursuivre mes études, je continue les démarches administratives, j’aide les enfants. Qu’est-ce que je veux prouver ? À qui ? Je n’en sais rien, mais c’est ce que j’ai trouvé pour rester en contact avec l’avenir.

Ce qui est arrivé dans notre pays nous a rendus semblables aux animaux qui pressentent un tremblement de terre, nous sentons ce que les autres ne sentent pas. Les premiers jours, quand je suis arrivé ici, je pouvais voir très clairement la catastrophe inéluctable. Il est impossible qu’une telle quantité de violence puisse s’accumuler dans un coin comme la Syrie, et laisser le reste du monde intact. C’est impossible. Pensaient-ils vraiment ne pas pouvoir être éclaboussés par le sang de là-bas ? Après les événements de Charlie Hebdo, j’ai eu l’impression que quelque chose était rentré dans l’ordre, enfin un peu de mort.

Pınar Selek dit dans un petit livre sur l’exil qu’avant d’avoir été contrainte à l’exil, quand elle était encore dans son pays, à Istanbul, elle ne cessait de répéter cette phrase de Virginia Woolf : « En tant que femme, je n’ai pas de pays. En tant que femme, je ne veux pas de pays. Le monde entier est mon pays. » Elle s’exerçait à construire une sorte de maison mentale à partir de plein d’endroits différents, il faut dire que la nature de son combat l’obligeait à passer pas mal de temps à marcher dans les rues. Mais quand elle a goûté à l’exil, les choses ont changé. Ça n’a absolument pas été facile. Elle a résisté en essayant d’ouvrir les fenêtres et les portes pour agrandir son pays et permettre à d’autres vents d’entrer chez elle, en elle. Est-ce que je peux, moi aussi, arriver à ouvrir portes et fenêtres à d’autres vents ? Je n’en sais rien, aujourd’hui je sais seulement que je vais faire grandir mes enfants le plus vite possible pour pouvoir y retourner.

Ici et là-bas

[…] Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Toute ma vie, j’ai tout fait pour ne rien dire et ne rien faire qui me fasse remarquer, rien qui crève les yeux des autres… Pleurs et silence… Moi je déteste ceux qui disent et font des choses qui crèvent les yeux des autres. Je ne te dirai qu’une seule chose : « Remets-t’en à Dieu, place ta confiance en Lui, et regarde ! Ce soleil, c’est le même qui se lève là-bas. »

 

Naïla Mansour

Traduit de l’arabe (Syrie) par Lotfi Nia

Titre original : ليس أقل من الموت بميليمتر واحد

ستة لاجئين يبحثون عن مَخرَج

Peinture de Hanaa el Degham

 

[1] La Ghouta est une sorte de ceinture verte qui entoure Damas. La région de vergers a été l’une des premières à se soulever an 2011. Elle a subi d’importantes destructions.
[2] Ce jeune homme a vécu deux ans de siège dans la Ghouta orientale. Il a photographié et écrit des textes sur son expérience. L’un de ces textes a été traduit en français sur le site de L’Express, http://www.lexpress.fr/actualite/syrie-fermer-tranquillement-les-yeux_1656336.html
[3] Slogan politique utilisé au début de la Révolution pour rejeter la thèse du régime qui présentait le soulèvement comme un mouvement confessionnel sunnite.
[4] Apatride (en anglais). Les Palestiniens syriens sont considérés comme des apatrides.
[5] Le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk se situe au sud de Damas. C’est l’un des plus importants camps de la diaspora palestinienne.
[6] UNRWA : Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Moyen-Orient.

Rêves dorés

“L’hyper-civilisation”, Nawel Louerrad

 

 

Dans un bar anonyme de Monteverde*

La retraitée avec sa machine à sous

A l’air de piloter un vaisseau spatial Read more

Les mèches rebelles

"Les filles B. - près de Jijel, Algérie", Lynn SK

“Les filles B. – près de Jijel, Algérie”, Lynn SK

Un tas de cousines et de tantes squattent ma chambre, s’habillent et se déshabillent, se saupoudrent et se peinturlurent pour l’occasion. L’Occasion, c’est une invitation au baptême d’une lointaine cousine d’un lointain cousin que j’ai jamais vu.

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Avoir 38 ans en Syrie

 

Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

[…]

Comment j’ai pu survivre en Syrie jusqu’au printemps 2011 ? Je ne saurais pas répondre. On a vu que la révolution a révélé les talents cachés et le moi profond des Syriens, qui sont tous devenus écrivain, poète, psychologue ou penseur, moi-même je suis mise à réfléchir et à interroger mon passé. Voilà d’où vient la question. Comment j’ai pu survivre en Syrie jusqu’à l’âge de presque 38 ans ?

On est à l’automne 1980, quand les agents des services de renseignement (Moukhabarat) viennent à la maison pour arrêter papa. Le souvenir remonte. La vision de ces hommes qui font irruption chez nous, l’expression de peur dans les yeux de maman qui met de l’ordre dans la bibliothèque de manière à dissimuler le titre des livres, ces images ont marqué mon système nerveux d’un sceau que je continue à porter en moi jusqu’à aujourd’hui. À chaque coup dur, je retrouve ce frisson qui prend au ventre avant de passer dans les bras et les jambes. Ce jour-là deux choses sont entrées dans ma vie : un handicap et une arme. Mon handicap c’est l’illimité. Le rapetissement est mon arme. Illimité de la peur, illimité des possibles – possibles dangers qui menacent mon père. C’est une phobie comparable à la panique qu’on peut éprouver devant la mer, l’équivalent d’un trouble de la vision qui nous fait tout paraître très gros, mais aussi un trouble du langage : l’incapacité de mettre des mots qui rassurent sur ce qui arrive. Dans un tel état, on ne sait pas quand, où et comment s’arrêtent les choses. Tout objet prend des proportions démesurées à nos yeux, s’étend jusqu’au-delà de l’horizon, et il en découle une impression d’apesanteur ; alors, pour retrouver un champ gravitationnel, pour toucher terre de nouveau, on se fait tout petit… si petit qu’on arrive à une échelle à laquelle la prise de risque est minime. Autrement dit on multiplie les cadres pour lutter contre l’illimité. Telle était mon arme. Devenir libellule à l’ombre d’une feuille verte. Devenir presque invisible.

Il y a ma sœur, ma mère, ma grand-mère et moi. Nous montons les marches de la Citadelle de Damas jusqu’à la Tour 6 où nous attend papa. C’est un jour de visites. Il y a la vieille rivière[1] puis une succession de grandes portes voutées, ensuite on franchit une petite porte, je m’en souviens bien, et là, on est assailli par cette odeur vaste. Vous trouverez peut-être impropre que j’applique l’adjectif « vaste » à une odeur, mais c’était bien une odeur vaste. C’était une sorte de trop-plein qui nous était insupportable, ma sœur et moi, alors très jeunes. Aussi, avec mes petits cadres, j’ai fini par la réduire et lui donner un nom, c’était l’odeur des hommes. Un mélange de cigarettes, de linge sale, de cuisine préparée par les familles des détenus, et d’autres choses que j’ai connues plus tard et qui se sont avérées effectivement « masculines ». On franchit donc la porte, et on passe devant le Comte de Monte-Cristo de la Citadelle de Damas, un vieux type de la section des droit commun, qui passait son temps à chercher la lumière en se plaçant à l’avant d’une vaste cellule à laquelle il tournait le dos, alors que sa barbe touchait terre. On arrive enfin devant la porte de la Tour 6. La section des Politiques. On entre. Papa s’apprête à demander au gardien de l’autoriser à nous embrasser. Combien de fois j’ai prié Dieu pour qu’il ne demande pas cette grâce ou que son gardien-tortionnaire ne la lui accorde pas ! Le plus souvent c’est ce qui se passait, le gardien refusait. Je ne voulais pas que ça arrive, pas seulement pour éviter à mon père l’humiliation de voir une requête si élémentaire être rejetée, mais parce que le poids affectif qu’il mettait dans le moindre de ses baisers était un trop-plein insupportable, c’était de l’ordre de l’illimité ça aussi. Bien des années plus tard, ma sœur m’a avoué qu’elle éprouvait la même chose, alors qu’elle avait tout juste trois ans à l’époque.

« Ma mère allait peut-être faire une apparition à la télévision nationale comme cette femme de la ville de Hama qui, venant juste de perdre son mari en 1982, avait parlé des « sages dirigeants ayant agit conformément à la raison », et avait taxé son mari et ses camarades de « criminels, méritant leur châtiment. » 

[…]

Ces visites représentaient une confrontation nue (sans faux-fuyants) avec ma lâcheté, celle-ci étant profondément enracinée en moi comme le pendant de cette force d’oppression écrasante, énorme, illimitée, aux yeux de la petite fille que j’étais. Quelle ne fut pas ma stupéfaction la fois où Oum Ali, une dame palestinienne qui adorait son fils, détenu, a insulté les gardiens sans sourciller en leur disant : « Rangez vos chiens, bande de chiens » !

Les possibles n’avaient aucune limite. Les histoires qui remontaient du monde d’en bas – la prison de Palmyre – alimentaient nos réserves de terreurs pour des dizaines et des dizaines d’années. Mon père avait peut-être été exécuté en même temps que les prisonniers liquidés lors de la vague d’exécutions, folle et inexplicable, qui avait eu lieu dans la prison de Palmyre… Ma mère allait peut-être faire une apparition à la télévision nationale comme cette femme de la ville de Hama qui, venant juste de perdre son mari en 1982[2], avait parlé des « sages dirigeants ayant agit conformément à la raison », et avait taxé son mari et ses camarades de « criminels, méritant leur châtiment. »

On entendait d’obscures conversations, qui angoissaient maman et faisaient pleurer ma grand-mère ; il s’agissait de camarades de papa morts sous la torture, ou de la grève de la faim lancée par les prisonniers de Cheikh Hassan[3] qui demandaient plus de soixante-dix centimètres pour dormir. Le destin de centaines, de milliers de familles comme la nôtre dépendait des aléas de la politique intérieure ou internationale. Je n’ai jamais compris pourquoi la visite d’une délégation étrangère, le commencement ou la fin de la première (puis de la seconde) Guerre du Golfe, pouvaient avoir des répercussions sur le devenir de notre minuscule famille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai développé une sorte de flair pour anticiper ce genre de dangers, et j’ai affiné ce sixième sens avec le temps au point que c’est devenu une seconde nature. Ce qui a été le plus dur à porter pour moi, c’est de voir la débauche d’énergie illimitée dont faisait preuve maman, cette aptitude titanesque et effrayante à travailler sans discontinuer, non seulement sur son lieu de travail à elle (l’école) mais aussi là où travaillait papa, tout en continuant à s’occuper de la maison, parce qu’il fallait qu’on tienne le coup. Je me suis très souvent demandé quand cette charge de travail allait la tuer. Ma petite sœur avait, elle, une autre hantise, elle se demandait si maman allait être arrêtée à son tour, nous laissant seules au monde.

Ce sont d’autres tracas qui agitaient ma jeune mère : en plus de la charge de travail qu’elle devait assumer, elle subissait une forte pression sociale. En effet le lendemain de l’arrestation de papa, on a vu notre grand-père (son père à elle) s’installer chez nous sans prévenir, comme s’il allait de soi qu’on ne pouvait pas rester comme ça, sans un homme à la maison. C’est ensuite son frère qui est venu vivre avec nous, il revenait de Bakou où il avait fait des études dans les hydrocarbures, et il faut bien avouer que ce genre d’usages orientaux le dépassaient complètement. Maman devait donner une éducation irréprochable à ses filles si elle voulait s’épargner des remarques du genre : « C’est bien une éducation de femme, ça ! » Une fois, devant le portail de la prison de Adra, la femme d’un détenu s’est dirigée vers nous pour dire à ma mère : « Elle sait pas rire ta fille ! Apprends-lui. » Je vous laisse imaginer combien ce fut blessant pour ma mère après tout ce qu’elle avait enduré.

Le monde dans lequel j’ai grandi, la Syrie des années 1980, était une mosaïque bien alignée d’images d’apocalypse : files d’attente pour l’alimentation, potences sur les places publiques, histoires venues de Hama, le syndicaliste ophtalmologue lynché en pleine rue, les hommes suspendus aux norias, et Anouar, ce chrétien qui aurait été tué en même temps que ses voisins s’il n’avait pas été interrogé sur sa confession au tout dernier moment, il s’en est tiré mais ses cheveux sont devenus blancs en une nuit et il a définitivement quitté sa région pour Damas. Longtemps j’ai cru être la seule à porter tout cela, mais il m’est apparu que nous étions nombreux, de la même génération, à partager cette mémoire. Quand j’ai fait la connaissance de mon mari, né en 1966 et pour qui les années 1980 représentent ce qui est censé être ses « plus belles années », il m’a dit que ce ne serait pas si mal s’il était amputé de cette partie de sa vie, qu’il y gagnerait même quelque chose qualitativement. Il lui reste quelques « merveilleux » tableaux mentaux de ces inoubliables jours paisibles, les files d’attente bien sûr, mais aussi et surtout le souvenir de la fois où il fut séquestré dans un amphithéâtre avec les autres étudiants d’architecture de l’université de Damas, le but étant de les empêcher de quitter la conférence des étudiants du parti Baas.

J’ai grandi en m’imposant de plus en plus de limites, et j’ai mis des limites à mon corps qui se révoltait. Ma révolte était intérieure, mes choix de vie ne laissaient rien paraître de contraire à la nécessité, au chemin tout tracé, sauf peut-être mon refus (à l’école puis à l’université) de prêter ma voix à la propagande et aux organisations qui émanaient de ce régime qui avait assassiné la jeunesse de mon père. J’ai beaucoup lu, dans l’espoir de trouver des réponses claires sur l’illimité des possibles, soigner ma phobie. Mais mes choix de lecture n’ont distillé que davantage de gravité et de sérieux. La légèreté était inacceptable. Une fois mes études terminées, j’ai choisi de travailler dans un domaine particulièrement austère des sciences sociales, un domaine où les occasions de rire sont assez réduites mais où on a souvent l’opportunité de se mettre au supplice en se penchant sur Ibn Jinni, Zamakhshari ou Chomsky.

[…]

« Quand j’ai pour la première fois entendu l’expression « Le mur de la peur est tombé », j’ai eu l’impression que le peuple syrien tout entier venait venger notre histoire familiale. »

J’ai suivi la vie dessinée en pointillée qui m’était destinée, je n’ai eu qu’à relier les points sans faire d’écarts. J’ai épousé mon mari et n’en ai épousé aucun autre (en disant « épousé » je me montre encore très sage), j’ai eu deux enfants. À chaque fois que j’ai accouché, j’ai de nouveau ressenti ce vieux tremblement, le frisson de la peur extrême. J’ai enseigné, j’ai essayé d’éveiller l’esprit de révolte chez mes étudiants, pour me venger de ce que je n’avais pas pu être. Ma sœur, qui explique souvent le monde de manière psychologique, dit que notre handicap est dû au silence de notre père qui, après avoir été libéré en 1994 suite à un procès bâclé et à une condamnation qu’il avait déjà quasiment purgée, ne nous a pas décrit ce qui lui était arrivé, ne nous permettant pas de mettre des mots sur nos hantises d’enfance. Nous le lui avons reproché, et pourtant le fait de lire les témoignages de ses camarades d’infortune ne nous a pas vraiment servi. Pouvons-nous demander que son intimité soit violée davantage que ce qu’elle a été ? Une amie, qui a un mode d’explication du monde plus populaire et simple, pense que tout est dû au fait que je sois l’aînée de la famille – famille d’ailleurs peu nombreuse puisque mes jeunes parents n’ont pas eu l’occasion d’avoir d’autres enfants après 1980. Les aînés sont inquiets par nature, il leur est impossible de se révolter. Une grille de lecture encore plus simple (et à mon sens plus juste) consisterait à voir en moi quelqu’un qui « se noie dans un verre d’eau » – ou comme on dit aussi, qui « s’enivre en mangeant un raisin sec »… Ces expressions sont à prendre littéralement, j’ai en effet décidé il y a longtemps que j’étais une petite chose, et pour les petites choses un verre d’eau est un océan. En devenant adulte, je me suis imposée un isolement mortel, la vie minuscule de quelqu’un de très occupé, qui est incapable de s’adapter ni à l’arrogante partie occidentale de cette ville[4], ni aux parties orientale et sud où règne la souffrance à tous les niveaux.

Et puis il y eut la Révolution…

Alors quoi ? Si vous vous attendez à un saut qualitatif et héroïque, je vous déconseille de poursuivre votre lecture. Je suis ce que les critiques littéraires appellent un anti-héros.

La Révolution a été une sorte de baptême forcé dans un Océan (l’Atlantique, le Pacifique ?). Les poumons se remplissent d’eau. Je suffoque… et puis j’arrive à reprendre mon souffle. Le tsunami de la révolution est le nom qu’ont donné les manifestants à une de leurs pratiques : ils crient leur volonté de « faire tomber le régime », leur cri est lent d’abord, puis de plus en plus rapide. J’ai toujours éprouvé cette pratique, physiquement, comme un tsunami.

Quand j’ai pour la première fois entendu l’expression « Le mur de la peur est tombé », j’ai eu l’impression que le peuple syrien tout entier venait venger notre histoire familiale. Tétanisée, incrédule, il m’a semblé pour la première fois de ma vie que le parler syrien avait des accents qui ne m’étaient pas familiers. Notre famille est alors entrée dans une étrange cérémonie de larmes quotidiennes, larmes de joie et de tristesse parce qu’il y avait les martyrs.

[…]

Il y eut les premières campagnes d’appel à manifester, je me suis enthousiasmée et ai commencé à me préparer psychologiquement à sortir, mais je ne suis jamais sortie. Pas une fois. Le vieux monstre de l’oppression, de la persécution, était de retour. J’ai retrouvé ma terreur ancienne en retrouvant le déchaînement sans bornes de la répression, mes anciennes défenses aussi me sont revenues. Je me suis fait toute petite. Nous nous sommes mises, maman et moi, à faire preuve d’inventivité pour constituer des réserves alimentaires en cas de pénurie, mieux valait supposer que ce régime était capable de tout, nous avions assisté aux sièges de Deraa, puis de Hama. Nous répétions une rengaine vieille de plusieurs dizaines d’années : « Les Libanais savent vivre, eux, ils savent vivre même avec la guerre, alors que nous, on vit en état de guerre même sans guerre. » – je précise que maman n’a mis les pieds au Liban qu’une seule fois dans sa vie, pour sa lune de miel, trois ans avant le début de la guerre civile. À la maison, je me suis mise à épier le moindre bruit, j’ai commencé à jeter des coups d’œil aux fenêtres pour repérer la présence de snipers sur les terrasses d’immeuble, à anticiper le pire, quel serait la conduite à suivre avec les enfants, nous ramperions puis ouvririons telle porte, quelle route prendre pour rejoindre mes étudiants dans une autre ville sans risquer la mort ou être trop secouée par les remarques des Menhabekjiya[5] au travail, redire à mon fils (c’est une vraie pipelette) de ne pas répéter à l’école ce qu’il entend à la maison de peur qu’il se fasse arracher les ongles… un jour il m’a bouleversée en me répondant : « Je n’ai pas non plus le droit de parler du tremblement de terre au Japon ? » Ce fut la première claque de l’ère de la révolution pour moi, le vieux sceau pouvait donc se transmettre d’une génération à l’autre.

[…]

Et ensuite ? Rien. Nous continuerons à garder les yeux rivés sur cette épopée et il y aura une Syrie pour tous, les grosses bêtes et les petites choses, les maigres, les gros et les moyens, et chacun aura un rôle. Moi par exemple… il y a longtemps que j’admire ces femmes, les rescapées des camps nazis, qui passent leur temps à parler pour que la mémoire reste, et elles pleurent un peu, pour que la mémoire reste – pleurer est une action qui ne nécessite pas forcément une bonne condition physique – et puis elles mettent un terme à la conversation en répétant des expressions brèves et efficaces du genre « Plus jamais. » « Never again. » Voilà ce que je vais faire. Moi aussi je vais parler, en arabe et avec éloquence. Je vais m’adresser aux générations à venir, et pas seulement à mes enfants comme il arrive à la fin de certains témoignages. Je serai le témoin vivant d’une génération, d’un système et d’une manière de vivre, qui ont été marqués par le sceau de la terreur… et qui sont dépassés à présent. Par contre, je ne pleurerai pas, je vais faire preuve de légèreté pour une fois, je serai moins sérieuse. Je leur conseillerai, par exemple, de ne pas trop prendre de poids, parce qu’il faut toujours être capable de résister aux petits monstres avant qu’ils ne deviennent grands.

 

Naïla Mansour

Traduction : Lotfi  Nia

 

Extraits d’un texte de Naïla Mansour publié sur le site Kalamon à l’hiver 2012.

> Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

Site de Héla Ammar

 

[1] Le Barada.

[2] Après quelques tentatives de soulèvement contre le régime, guidées surtout par la confrérie des Frères musulmans dans les deux villes d’Alep et de Hama, des brigades armées se sont concentrées à Hama en 1982. Le régime a alors décidé de raser la ville, la bombardant pendant des jours. On estime qu’il a eu entre 20.000 et 40.000 victimes.

[3] Ancienne prison ottomane, qui a été utilisée par le régime syrien jusqu’à sa fermeture définitive au début des années 1990.

[4] Il s’agit de la ville de Damas.

[5] Littéralement les « On t’aimistes », terme péjoratif faisant référence aux partisans du pouvoir syrien dont les slogans sont des déclarations d’amour à Bachar el-Assad. 

 

 

 

Et maintenant, l’espoir

Image : « Lights off », Soufeina Hamed, 2015

« Lights off », Soufeina Hamed, 2015

Auparavant, nous, les musulmans, devions nous justifier suite à des actes terroristes. Mais quelque chose a changé.

« Non, pas encore ça ! », ai-je pensé quand j’ai appris la nouvelle des meurtres de Paris et que l’on a su que les criminels étaient des islamistes. Ils avaient instrumentalisé ma religion au profit de leur idéologie misanthrope. Et ils avaient conforté la peur de ceux qui voient l’islam comme une menace pour l’Europe.

Je me suis sentie démunie. Les musulmans allaient-ils à nouveau être systématiquement considérés comme suspects ? Allaient-ils être attaqués de manière encore plus violente qu’auparavant ? Est-ce que j’allais être à nouveau obligée de souligner que la liberté d’expression est aussi un droit fondamental pour moi ? J’ai vécu et revécu cette situation depuis le 11 septembre 2001. J’ai dû me distancier de prétendus frères de confession et clamer le plus évident : que je ne sympathise pas avec ces fous d’Al-Qaïda, de l’Etat islamique ou avec de quelconques prédicateurs de haine.

Je ne ressentais pas seulement de la tristesse dans ces premiers moments après l’attentat, mais aussi de la résignation et de la frustration, redoutant les réactions qu’il allait provoquer. Les médias allaient débattre sans fin sur l’islam et les musulmans – sans les impliquer.

Il y aurait des unes de journaux sur la « religion de la terreur », des débats télévisés avec comme invités des « témoins clé », qui se seraient libérés de l’emprise du si méchant islam, et raconteraient que l’islam menace l’Europe entière. La société allait être divisée entre le « Nous allemands » et le « Eux musulmans ».

Pourtant même les musulmans sont démunis face aux terroristes islamiques. Ils sont eux- mêmes victimes des attentats, comme le reste des citoyens – à Paris, le policier Ahmed Merabet est mort lui aussi. D’un point de vue international, les musulmans représentent la majorité des victimes de la terreur islamiste.

Des parents musulmans, et leurs communautés, sont désespérés et démunis face à cette menace. Leur croyance est traînée dans la boue. Ce sont leurs enfants qu’ils perdent à cause de démagogues qui sont prêts à faire usage de la violence. Quand j’ai appris que la fille d’une famille d’amis s’était radicalisée sans que personne ne s’en rende compte, et que sa fuite vers la Syrie n’avait pu être empêchée que de justesse, j’ai réalisé une fois de plus que cette menace n’était ni abstraite ni lointaine. Elle est tout près, elle est personnelle et elle fait mal.

Le premier jour après les attentats j’ai évité les médias allemands et me suis plutôt concentrée sur la presse internationale. Le lendemain matin, j’ai été surprise en tombant par hasard sur une interview de Thomas Opperman, le chef du SPD, à la radio. « Ce qui s’est passé à Paris n’a rien à voir avec l’islam, ce sont des assassins », disait-il. Et il ajoutait : « Nous devons maintenant éviter le clivage de notre société. »

“Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais à la télévision. Quelques mois plus tôt, des telles déclarations à la suite d’un attentat auraient été inimaginables. Elles auraient été classées comme apologétiques, écartées comme le baratin de gens angéliques et critiquées comme une minimisation des menaces islamistes.”

Le soir, au journal télévisé, le journaliste Claus Kleber expliquait qu’on ne pouvait pas attendre de millions de musulmans qu’ils se désolidarisent de manière explicite des assassins fanatiques. Il comprenait que les musulmans considèrent cette demande comme inacceptable. « Mes collègues musulmans n’ont pas attendu de moi que je me désolidarise d’Andreas Breivik. » (Le Norvégien qui a tué plus que 70 personnes en 2011 parce qu’il pensait devoir sauver l’Occident de l’islam.) Je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais à la télévision.

Quelques mois plus tôt, des telles déclarations à la suite d’un attentat auraient été inimaginables. Elles auraient été classées comme apologétiques, écartées comme le baratin de gens angéliques et critiquées comme une minimisation des menaces islamistes.

Mais cette fois-ci quelque chose a changé. Les médias appellent à la différenciation. Les hommes politiques soulignent la différence entre l’islam et l’islamisme. La chancelière affirme que l’islam fait partie de l’Allemagne.

Leur message va-t-il parvenir jusqu’à la population? Jusqu’aux millions de personnes qui depuis des semaines militent dans la rue pour Pegida et ses sous-branches? Le lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, certaines de mes amies qui portent le voile ne sont pas sorties de chez elles par peur d’être insultées ou agressées. Mais d’autres m’ont raconté que des inconnus les avaient abordées dans la rue pour leur exprimer leur solidarité.

Ce qui est étrange avec Pegida c’est que ce mouvement a amplifié à la fois les voix de l’intolérance comme celles de la tolérance. La montée du mouvement anti-islam a rendu visible la discrimination aux yeux de ceux qui jusque-là ne se sentaient pas concernés.

Ni la découverte du Nationalsozialistischer Untergrund*, ni les thèses de Sarrazin*, ni les actes de violence contre des mosquées n’avaient mobilisé autant de monde. A Dresde, Leipzig, Munich et dans beaucoup d’autres villes, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre Pegida. Leur nombre a dépassé de loin celui des partisans (du mouvement d’extrême-droite).

Quand les lumières éclairant la porte de Brandenbourg et la cathédrale de Cologne ont été éteintes en signe de protestation contre Pegida, d’autres lumières se sont allumées dans beaucoup de cœurs, comme le décrit la dessinatrice Soufeina Hamed dans sa bande dessinée. Nous avons tous ressenti la force symbolique de ce moment.

« Depuis Pegida, l’ambiance a changé », confirment beaucoup de mes amis musulmans. Ils ne sont plus les figurants du scénario de la peur ; on leur demande leur avis et on les considère. C’est la première fois depuis des années que les médias couvrent largement les prises de parole et les manifestations organisées par la communauté musulmane.

A un moment où il aurait été facile de diviser notre société, c’est précisément une tragédie qui nous réunit. L’espoir grandit en moi : ce pays change. Un nouveau sentiment d’appartenance est en train de naître. Un sentiment qui intègre ses musulmans et qui se défend avec assurance contre le racisme.

 

Kübra Gümüşay

Traduction : Ina Studenroth
Adaptation : Nina Hubinet

 

*Nationalsozialistischer Untergrund est un groupe terroriste allemand qui a commis des crimes racistes de 2000 à 2011 : les assassinats de neuf immigrés turcs et grecs entre le 9 septembre 2000 et le 6 avril 2006 dans des sandwicheries kebab et d’autres magasins et cybercafé, l’assassinat de la policière Michèle Kiesewetter à Heilbronn et un attentat à la bombe à Cologne en 2004.

 

* Thilo Sarrazin est un politicien socialiste (SPD), économiste et banquier allemand. Il était membre du directoire de la Deutsche Bundesbank depuis le 1er mai 2009, poste qu’il a quitté le 1er octobre 2010 suite au tollé déclenché par la parution d’un ouvrage critique sur l’immigration musulmane.

 

Ce texte a été publié dans le journal allemand Die Zeit le 15 janvier 2015, puis sur le blog de Kübra Gümüşay.

 

Image : « Lights off », Soufeina Hamed, 2015

Tuffix, le site de Soufeina Hamed

 

J’écris d’en bas, de la partie effondrée de l’Espagne

Image : « Rue Belouizdad, Alger », Lynn SK

« Rue Belouizdad, Alger », Lynn SK

Je m’appelle Cristina Fallarás et je suis devenue l’expulsée la plus médiatisée d’Espagne. J’aurais préféré parler d’autre chose, mais l’époque et le pays imposent ce genre de sujet. Le mardi 13 novembre de l’an dernier, à 19 h 40, quelques heures avant le début de la deuxième grève générale de l’année en Espagne, un individu de la 20e chambre de Barcelone a sonné à la porte de mon appartement de la place Universidad. On entendait déjà les hélicoptères de la police, et les pétards des premiers piquets de grève qui mettaient toujours chez nous un petit air de fête. A l’instant précis où mon fils Lucas a ouvert la porte et dit «Maman, c’est un monsieur», j’ai cessé, je ne sais pas encore pour combien de temps, d’être écrivaine, journaliste et éditrice, pour devenir une expulsée qui pouvait témoigner par écrit, et argumenter devant une caméra. Un récit en direct, à la première personne, c’est pratique et ça fait mouche. La Sainte Trinité du journalisme : objet, sujet et analyse, trois en une.

Maintenant, lecteur, imaginez un terrain aussi grand qu’un pays, une surface genre pampa.

Arrêtez tout et allez-y, imaginez.

On y est ? Bon, alors regardez cette crevasse énorme, implacable et brutale, comme creusée par l’ongle d’un dieu déchirant la terre, elle coupe cette surface en deux. De la crevasse émane une haleine glacée, celle des Parques. Regardez encore : non moins soudainement une de ces deux parties (décrétons, pour des raisons sentimentales, qu’il s’agit de la partie gauche) s’effondre dans l’abîme et s’immobilise, suspendue dans le noir, entraînant tous ses habitants dans sa chute, stupéfaits, ahuris. Et rongés par la culpabilité.

L’autre partie de cette terre que vous avez imaginée, et que nous appellerons Espagne, est restée en haut, craignant d’encourir le même sort, l’attendant même, mais sous une forme moins grave : coupes claires dans les domaines de la santé, de l’aide sociale, des droits récemment acquis par les femmes, baisses de salaire… Leur mécontentement est compréhensible. Mais, en moins de temps que n’a mis le pays à déclarer que sa démocratie était aussi indestructible que frimeuse, les habitants du bloc effondré se sont vus privés de tout. Pour les rognures dont on a privé ceux d’en haut, ils donneraient volontiers santé et avenir.

J’écris d’en bas, de la moitié effondrée. Il y a tellement longtemps que je vis dans le noir que mes yeux se sont habitués à cette obscurité, et je distingue nettement les nouveaux arrivants. En 2009 et 2010, deux millions de travailleurs ont rejoint les rangs des chômeurs. Ceux-ci ne touchent plus rien, l’allocation n’étant accordée que pour deux ans en Espagne. Et depuis 2011, des centaines de milliers de licenciés nous rejoignent. Nous les voyons tomber, nous leur faisons de la place. Nous savons, eux comme nous, que c’est inévitable.

D’ici, on distingue à peine ceux qui sont restés en haut, il faut faire un effort de mémoire. Nous savons comment ils vivent, ce qu’ils mangent, ce qu’ils achètent, comment ils s’habillent et se déplacent, parce que nous y étions encore il y a peu. Mais la misère impose ses oublis, et je crois que cela nous sauve un peu. Ceux d’en haut, en revanche, ne nous regardent pas. Ils ne le peuvent pas. Il reste les journalistes, les informateurs qui essaient en vain de raconter la pauvreté, les expulsions, le pourquoi de ce suicide. Comment le pourraient-ils ? Si on ne vous a jamais coupé l’électricité, l’eau, ou les deux, votre idée de la misère, c’est du toc. Voilà pourquoi je peux vous être utile aujourd’hui. C’est l’expulsée qui raconte.

« A l’instant précis où mon fils Lucas a ouvert la porte et dit : «Maman, c’est un monsieur», j’ai cessé, je ne sais pas encore pour combien de temps, d’être écrivaine, journaliste et éditrice, pour devenir une expulsée qui pouvait témoigner par écrit, et argumenter devant une caméra. »

Bien sûr, je suis étonnée d’être là, en bas. Une expulsion est une procédure très longue qui commence par un licenciement, mais qui vous prend de court : comme si vous vous retrouviez tout nu. Tout nu, au cœur de cette grande avenue qu’on parcourait à l’aube en taxi, écroulés de rire, éméchés. Tous les jours, vers 6 heures du matin, la radio de ma table de chevet s’allume, et une expression me balance un coup de poing et me propulse sous la douche : gagner sa vie. La vie, tu ne l’as pas, en effet, tu dois la gagner. Et si tu ne gagnes pas ta vie, tu la perds ? Et tous les jours ça me cueille par surprise, toute nue.

J’avais écrit «cela peut arriver à n’importe qui». J’avais écrit «mes enfants vivent sous le seuil de pauvreté». Et le 25 janvier 2012, dans le journal El Mundo, j’avais aussi écrit «je suis à louer».

«Femme caucasienne de 43 ans, journaliste, écrivaine et éditrice. Taille : 1,69 m, 60 kilos, rousse décolorée, yeux bleus. Etudes universitaires, vingt-cinq ans de carrière journalistique et d’expérience professionnelle dans quatre journaux espagnols, quatre chaînes de radio et trois de télévision. Six livres publiés, dont quatre romans. Trois ont été primés. Expérience dans l’organisation de rédactions, d’équipes de travail, de campagnes de communication, de création de pages web, de préparation du pot-au-feu madrilène et de lectures de Gil de Biedma. Capacité pour écrire, disserter sur la littérature, la politique, l’économie, la cuisine, le sexe, la violence, l’édition, la famille et ses difficultés, le chômage, le crime, le syndicalisme et les peines, au sens large.

Elle est à louer pour : penser, s’occuper d’une maison, même si cette mission inclut la récolte des choux. Ecrire toutes sortes de textes, fiction ou pas, correspondance comprise. Mission qui implique que je renonce à la signature si on l’exige […]. Sortir les animaux ou les personnes, de préférence les personnes. Ce service inclut la conversation. Préparer des actions d’obéissance ou de désobéissance publique ou privée.

Tout service qui vous intéresse et qui ne figure pas dans cette liste sera étudié avec bienveillance.

Tarifs à négocier. Si intéressé, s’adresser à cristinasealquila@gmail.com. Pour coït, fellation, strip-tease ou assimilé, s’abstenir.»

La plupart des réponses, en dépit de mes injonctions, étaient des demandes de services sexuels, parfois très imaginatifs. Mais presque personne n’a pris ma proposition au sérieux. Pourtant elle était vraie, comme tout ce que j’écris et publie dans le journal. Elle était vraie comme le courant coupé un mois plus tard, aussi vraie que les pièces de monnaie comptées pour acheter le lait du petit déjeuner. Mais ce genre de choses, il faut les avoir vécues pour les comprendre, pour en être conscient. Moi, je croyais être consciente, et pourtant l’avis d’expulsion que m’a remis ce type, m’a fait l’effet d’un bloc de glace qui a activé un ressort en moi et m’a mobilisée. Nue et terrifiée, mais : il faut énoncer. Enoncer la peur, formuler l’angoisse, raconter la culpabilité.

Je m’appelle Cristina Fallarás, l’expulsée qui raconte, et exactement quatre ans avant ma décision de raconter, par un matin tiède de novembre, à 10 heures, précisément le lundi 17 novembre 2008, le directeur du journal dont j’étais la sous-directrice, m’a licenciée. Enceinte de huit mois. A ce moment-là, l’Espagne avait 2 500 000 chômeurs – nous trouvions que c’était une horreur, quelle dérision -, et les augures les plus perspicaces prédisaient que cette crise larvée se prolongerait jusqu’en 2010, peut-être jusqu’au début 2011. Allons donc, répondions-nous en chœur, une crise ne peut pas durer aussi longtemps ! Le gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero parlait de «premiers bourgeons», qu’on avait touché le fond et que tout allait bientôt refleurir. Peu après, le socialiste injecterait des milliards d’euros dans les banques espagnoles. De l’argent public.

C’est par là qu’a commencé mon expulsion. Par mon licenciement. Dans le courant du mois de novembre dernier, El País a licencié 129 journalistes. Je me rappelle avoir pensé : chair à expulsion, allons, descendez, il y a de la place. En tant que vétéran, je sais quelles sont les étapes à venir. A savoir : première étape. J’ai de la valeur, je suis une grande professionnelle. J’ai mes indemnités, une jolie somme, et mes allocations de chômage. Au moins un an et demi. Je prends deux mois pour souffler et avaler la couleuvre. La première étape dure au moins un an.

Deuxième étape. J’arrive en fin de droits, nous n’aurions pas dû faire ce voyage. Nous allons rogner sur la nourriture, les vêtements. Priorité aux enfants : qu’ils ne s’aperçoivent de rien. Je dois monter quelque chose, un cabinet de consultation, une petite entreprise, une agence de communication. Je vais investir ce qui reste de mes indemnités pour assurer l’avenir de ma famille. Salopards de politiciens. La deuxième étape couvre toute la deuxième année.

Troisième étape. Les enfants, pas de vacances cette année. Chéri, on liquide la voiture. Ah, merde, l’argent du chômage n’a pas duré longtemps. Désormais, uniquement les marques les moins chères, et le riz à volonté pour les adultes, mais pas de vêtements. La petite entreprise n’a encore rien donné, comment pourrait-elle être rentable en quelques mois ? Et si je n’étais pas une si bonne professionnelle ? Et pourquoi mon compagnon ne trouve-t-il pas de boulot ? Il se laisse aller, peut-être. J’ai besoin de cachets. Si je croise un politicien dans la rue, je lui casse la gueule. Ou alors c’est l’employé de ma banque qui écopera. Si on m’appelle encore pour le retard du loyer, j’explose. Il me faut des cachets. La troisième étape couvre les deux premiers tiers de la troisième année.

Quatrième étape. J’ai besoin de cachets plus costauds. Des mois de retard pour payer le loyer, l’eau, le gaz. La banque ne me répond plus. Chéri, la viande, c’est pour les enfants. On dirait que je vieillis plus vite que l’éclair ! Plus personne ne m’appelle. Je descends au supermarché, toi, occupe la caissière pendant que je cache le dentifrice et des lames de rasoir sous ma veste. La quatrième étape s’achève par l’expulsion. Ce qui restera de vous relève désormais de la statistique.

Revenons sur cet instant où tout a basculé. «Maman, c’est un monsieur.»Pendant que les hélicoptères ajoutent leur bande-son à la grève générale imminente, que je pose les paperasses du tribunal sur une table et m’apprête à écrire un article pour le site d’El Mundo – il faut raconter, énoncer est une nécessité, énoncer nous sauve -, destiné à mon blog, mais qui a occupé la page d’accueil pendant trop longtemps, toute la journée. Il s’intitulait «Mon expulsion est arrivée».

Le matin, quand je travaille seule à la maison, je n’ouvre pas la porte. Les portes du matin ouvrent toujours sur de mauvaises nouvelles. Mais les portes de 19 h 40 amènent en général des amis ou un voisin.

Quand je me retrouve face au type sur le palier, je sais ce qui l’amène.

«Je vous apporte une notification du tribunal.

Sous son bras droit, une liasse épaisse. Sa main gauche me tend un papier.

– C’est l’ordre d’expulsion ?»

Je l’attends depuis un certain temps, depuis que la banque m’a dit que si je voulais savoir où en était mon crédit je n’avais qu’à contacter les services juridiques. Quand on entend la banque parler de «services juridiques», on sait que l’affaire a été transmise à un secteur où les termes sont différents. C’est une sensation qui rappelle celle des adolescents quand ils sont confrontés aux «affaires des grands». Ils devront les vivre. Ils les entendent, mais l’essentiel leur échappe.

«Heu, plus ou moins – le type hésite. Vous devez vous présenter au tribunal et signer ça.

– Et si je ne signe pas ?

– Ça reviendra au même.

On entend les premiers pétards qui chauffent une grève générale qu’un esprit éclairé, a qualifiée de «grève politique», comme s’il pouvait en être autrement.

– Les enfants, filez au salon.»

Je signe tout et je m’empare de la liasse. Tribunal de première instance numéro 4, Barcelone, 111, Gran Via de les Corts Catalanes. Procédure d’exécution de la garantie hypothécaire xxx/2012 Section 2 C. Partie requérante Banco Bilbao Vizcaya Argentaria, SA. Procureure Irene Sola Sole. Partie débitrice Cristina Fallarás Sánchez. Les noms du requérant et de la procureure sont écrits en majuscules, le mien en minuscules.

Et soudain Facebook et Twitter sont pris de folie, les radios et les télévisions aussi, et tout le monde me cherche. Le téléphone sonne. C’est le producteur d’une émission du soir. Un maximum d’audience.

«Salut, Cristina, nous avons lu ton histoire et nous voudrions t’inviter à l’émission, au débat.

– Je suis justement à Madrid pour participer au festival Eñe de littérature.

– Il faudrait que tu sois au studio à 8 heures du soir.

– C’est impossible, je finis ma table ronde à cette heure-là. En réalité, tout est difficile, car en plus je n’ai pas de billet…

– Peu importe. On t’envoie un taxi, on te paie une nuit d’hôtel, je t’expédie un billet.»

J’arrive dans les studios de la chaîne privée. On me fait asseoir avec deux couples. Le plus âgé a dans les 70 ans. Elle s’inquiète pour sa coiffure et lisse sa robe d’un geste nerveux, elle est de l’autre côté de l’écran devant lequel elle passe des heures et des heures d’une retraite qu’elle avait imaginée paisible. Son mari, un homme qui, malgré son embonpoint imposant et son teint rougeaud de mâle rural incrusté dans la ville, n’existe plus. Par la suite, je verrai une larme discrète couler sur sa joue.

Du côté du couple plus jeune, l’homme a la quarantaine depuis un bout de temps, la femme doit avoir cinq ans de moins. Sur leur visage, l’émotion de se retrouver dans un studio de télévision, un lieu presque divin, se mêle à leur air ébahi.

«Nous sommes expulsés, m’explique l’homme avec son accent andalou. D’abord, on nous a expulsés de chez nous, et maintenant on va expulser mes parents, parce qu’ils étaient les garants de l’achat de notre appartement – d’un mouvement de menton il montre le père. Leur appartement, où ils ont vécu toute leur vie. On se retrouve tous les quatre à la rue, avec les petits. La seule chose qui nous reste c’est ça, passer à la télévision.»

J’ai un choc à l’estomac. Et un choc à la tête. Qui déborde dans les yeux. Soudain, je ne sais plus ce que je fais là, avec ces quatre personnes dont le malheur me semble tellement étranger. «La seule chose qui nous reste, c’est ça.» Comment expliquer que nous ne sommes pas du tout embarqués dans le même bateau ? Comment expliquer cette envie nauséeuse de m’enfuir, d’appeler un taxi, de rentrer chez moi ?

Je cherche désespérément une hôtesse de l’émission. J’ai besoin de savoir qu’on ne va pas m’asseoir sur le sol du précipice absolu, au bord duquel pendent les jambes de ces personnes qui me regardent en se demandant pourquoi je suis venue. Jusqu’à présent, je n’ai pas vraiment compris ce que j’étais. Et le doute me prend : serais-je une expulsée ? Serais-je au nombre de ces centaines de milliers de personnes qui n’ont plus rien ? Est-ce la raison qui m’a amenée jusqu’à cette banlieue madrilène ?

«Excusez-moi, mademoiselle, pouvez-vous me dire ce que je suis venue faire ici ? dis-je à l’hôtesse.

Dans ma voix, un brin d’irritation mal contenue. La jeune fille me regarde avec étonnement.

– Mais… participer au débat ! Vous prendrez place à côté d’untel et d’untel, qui expriment leur opinion et…»

Je me méprise de me détendre, je me battrais, mais je me détends. Je suis une expulsée, comme tant d’autres. Mais je peux encore raconter, et cela me sauve. Et après, quelquefois, je vomis.

 

Cristina Fallarás

Traduction : Claude Bleton

 

Ce texte a été publié en espagnol sur le blog de Cristina Fallarás début 2013, et sa traduction en français est parue dans le journal Libération le 17 juillet 2013.

 

Image : « Rue Belouizdad, Alger », Lynn SK

Site de la photographe Lynn SK

Lettre au Ministère de l’Intérieur – La Voix de Beyrouth

Graffiti de Yazan Halwani dans le quartier de Gemmayze, Beyrouth
(Photo Yazan Halwani)

 

Chers Messieurs du Ministère de l’Intérieur,

Je dis messieurs, car il va de soit que toutes les décisions d’importance capitale sont prises par vos soins, par des hommes, des vrais, pas par des bonnes femmes qui de toute façon n’ont pas le droit de transmettre leur nationalité libanaise à leur famille, bien fait pour elles celles-là et qu’elles connaissent leur place. Mais je m’égare.

Je disais donc, chers Messieurs du ministère de l’Intérieur. Il me semble que vous êtes bien occupés à policer la vie des Libanais-es, à la contrôler, à la tailler de façon à ce que toute part de rêve ou de beauté leur soit refusée. Vous trouvez qu’ils ont une vie facile, vous, Les Libanais? Pendant que vous prenez des décisions derrière vos bureaux cossus, tout pétris de votre propre importance, au Liban on torture à tout va, on censure à droite à gauche, on empêche allègrement les gens de se marier qu’elle que soit leur confession, on discrimine les femmes, on ne reconnaît pas des syndicats de travailleuses migrantes, on défigure Beyrouth à coups de pétrodollars, on tape sur les réfugiés et on opprime toute personne qui n’a pas l’heur de vouloir respecter vos stéréotypes de genre.

Mais je ne vous apprends rien, vous êtes le Ministère de l’Intérieur, la plupart de ces décisions viennent de vous, vous en êtes fiers, moi je vous dis, il n’y a pas de quoi.
Votre dernier exploit me donne envie de m’enchaîner aux murs de MA Beyrouth. Je parle bien sûr de cette nouvelle lubie qui vous a pris de vouloir effacer tous les graffitis des murs de cette ville.

« Ce que vous tentez d’effacer ce sont les murmures de votre pays, murmures qui vont en s’amplifiant et vous rappellent peut-être votre médiocrité. »

Alors je vous explique. Là tout de suite, on a un problème, et ça va pas être possible votre histoire.
Je sais bien que vous n’êtes pas branchés poésie, mais les murs de Beyrouth parlent. Tous ces murs nous racontent une histoire, notre histoire, que vous le vouliez ou non : les impacts de balles nous rappellent cette violence sans nom dont nous sommes capables, ces luttes intestines (qui pourraient cesser si les gens sortaient de leurs sectes en se mariant par exemple) qui ont laissé leurs traces sur les murs de notre pauvre ville fatiguée mais qui vit, qui vit envers et contre tout. Les graffitis sont des bouffées d’air frais pour des Libanais qui étouffent et qui se confient à leur chérie, à leur Beyrouth adorée qui les accueille toujours en son giron. Ce que vous tentez d’effacer ce sont les murmures de votre pays, murmures qui vont en s’amplifiant et vous rappellent peut-être votre médiocrité.

De Jisr el Wati, aux tags inextricables de Hamra qui nous rappellent que « Graffiti is not a Crime », au travail exquis de Yazan Halwani, à la fierté d’« Ici c’est Da7yieh », les murs de Beyrouth sont autant de message d’amour, d’espoir et de révolte de ses habitants. Je vous rappelle qu’un de ces messages vous informe que « Beyrouth ne Meure Jamais ». Nous on s’en rappelle bien hein, c’est vous qui semblez vouloir la détruire.

Et vous ne pouvez pas détruire les voix de Beyrouth, toutes ces voix qui interpellent ses habitants en leur montrant que d’autres systèmes et d’autres rêves sont possibles. Vous pouvez les ignorer, comme vous le faites si bien, vous pouvez tenter de les endiguer, mais vous ne pouvez pas les détruire.

Parce qu’enfin tout de même je vous rappelle qu’un de ces graffiti, c’est Fairouz. Et que, mais dois-je vraiment le préciser? Personne ne touche à Fairouz.

Paola Salwan Daher

 

Article publié le 10 février 2015 sur le blog de Paola Salwan Daher

 

Image : Graffiti de Yazan Halwani dans le quartier de Gemmayze, Beyrouth

 

 

Le souvenir de Madrid II, dessin par l’encre de chine, 2011 Artiste: Dan MU

En mal de féminité

Une statue en déesse fertile

Un corps en harmonie

Deux jambes révélant leur source

Le feu coulant

Sur les joues d’un volcan

Rêve penché, désir érigé

Regards… rencontre.

Une éruption, une brasure… une extinction.

La terre est si frêle

Si sèche, si dure

Nul labour

N’y est possible

Nul enfantement.

Ô Seigneur,

Ils ont maudit les flots de nos désirs

Rendant le soleil plombant

Et le ciel abstinent !

L’air d’absence est empli

La vie est en inertie.

Ô Déesse,

Dans les entrailles de cette Terre-Mère

Où la source est épuisée

Le volcan retient encore

Sa lave attisée.

Une éruption, une brasure…

Partance, puis partance.

Amal Claudel

Traduction : Yosra Essghir

Ce poème a été publié le 25 janvier 2015 sur Chaml, le blog collectif créé par Amal Claudel

Image : Dessin de Dan Mu

Le souvenir de Madrid II, dessin par l’encre de chine, 2011 Artiste: Dan MU

Le souvenir de Madrid II, dessin à l’encre de chine, 2011, Dan MU

 

"Waxing" de Sulafa Hijazi, 2012

Une femme émiratie bombarde l’Etat islamique : féminisme ou pas ?

"Waxing" de Sulafa Hijazi, 2012

“Waxing”, Sulafa Hijazi, 2012

Certains se sont vraiment enthousiasmés pour cette pilote émiratie dont les photos ont envahi le net. La légende des photos disait qu’elle avait participé aux bombardements contre « l’Etat islamique » (Daesh) en Syrie, dans le cadre de la guerre que mènent les Etats-Unis et leurs alliés contre l’organisation djihadiste. Beaucoup ont même été émus par cette histoire et ont salué la jeune femme.

A l’origine, ces photos ont été officiellement diffusées par l’agence de presse émiratie. Le but de la publication de ces images est évident. Elles montrent une femme engagée dans l’armée de l’air, qui participe à la guerre : elle incarne l’inverse de la doctrine de l’Etat Islamique, qui opprime la femme et sa liberté. Sous la photo diffusée sur les réseaux sociaux, on pouvait lire cette légende en anglais : « Salut Daesh, vous avez été bombardés par une femme, bonne journée ! » Le monde « éclairé » où les femmes vivent en toute égalité avec les hommes, s’oppose au monde « arriéré » où les femmes sont opprimées.

Mais en réalité, ce que Daesh fait aux femmes et cette image sont les deux faces d’une même pièce. Cette femme pilote n’a participé ni au processus de décision conduisant à la guerre ni à une quelconque décision de l’Emirat. Elle est simplement un outil qui exécute des ordres. On publie ensuite sa photo pour en faire un objet de propagande, puis les gens s’emparent de l’affaire, commencent à en débattre, un internaute ajoute une phrase en anglais à sa photo… Mais la femme pilote n’a pas son mot à dire.

« Comme si tuer des gens devenait quelque chose de plus sexy lorsque le tueur est une femme. Ce n’est plus le cow-boy américain colonialiste auquel on est habitué, maintenant c’est une femme arabe. »

L’autre fonction de ces photos est de rendre le tueur sympathique. Comme si tuer des gens devenait quelque chose de plus sexy lorsque le tueur est une femme. Ce n’est plus le cow-boy américain colonialiste auquel on est habitué, maintenant c’est une femme arabe. Ce n’est plus la guerre de l’Occident capitaliste qui veut mettre la main sur l’Orient et ses richesses, c’est la guerre de la femme orientale contre l’homme oriental arriéré.

Si l’on souhaite que la femme obtienne l’égalité de façon superficielle, c’est-à-dire qu’elle accède à tous les domaines réservés jusqu’ici aux hommes et qu’elle exerce les mêmes métiers que les hommes, alors on peut considérer cette femme pilote comme le symbole d’une avancée « féministe ». On n’a pas besoin d’aller chercher très loin pour trouver des exemples de ce soi-disant féminisme : il existe des mouvements féministes « blancs » qui considèrent l’entrée des femmes dans l’armée et leur engagement dans des unités combattantes comme le paroxysme de la libération de la femme.

 

 

Il est certain que personne n’a envie de gâcher cette jolie photo par une discussion sérieuse sur les droits de la femme aux Emirat arabes unis ou dans les pays du Golfe, sur les lois qui y discriminent les femmes, ou sur les structures de pouvoir et de classes dans ces pays qui oppriment les femmes et bien d’autres.

Pourtant on ne peut réduire la lutte des femmes à leur entrée dans le mécanisme de la guerre masculine, ou dans les logiques de conflit entre les grandes puissances, les classes régnantes et les groupes d’influence, qui sont prêts à écraser la vie et la dignité des gens simplement pour satisfaire leurs intérêts personnels.

N’exploitons pas la lutte des femmes pour réaliser une opération de chirurgie esthétique sur le visage des hommes. La vraie libération passe par le démantèlement des structures patriarcales, machistes, et de classes qui conduisent à l’exploitation des personnes et définissent la hiérarchie du pouvoir dans le monde, sur lequel règne l’homme blanc. Et par la construction, ensuite seulement, d’une nouvelle structure sociale basée sur les valeurs de justice, de dignité et de liberté pour tous.

Une guerre impérialiste soutenue par des régimes réactionnaires ne sera pas plus juste parce qu’une femme bombarde l’ennemi à l’aide d’un bouton depuis le ciel. Et ce n’est sûrement pas une guerre qui libèrera la femme ou l’homme.

 

Abir Kopty

Traduction : Georges Daaboul
Adaptation : Nina Hubinet

 

Ce texte a été publié en arabe le 26 septembre 2014 sur le blog de Abir Kopty.

 

Image : « Waxing », Sulafa Hijazi, 2012

www.sulafahijazi.com

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