Elle en est morte, évidemment

Évidemment, il n’y avait pas de gilet pare-balles, elle en est morte 

J’ai lu qu’une policière était morte. Un braqueur l’a abattue vendredi dernier. Elle s’appelait Vanessa Lage et elle ne portait pas de gilets pare-balles. J’ai appris par diverses sources d’informations que les gilets pare-balles manquaient de manière générale. J’ai appris ensuite que, dans son commissariat, il n’y avait pas de gilet pare-balles « pour femmes ». C’est une chose à laquelle on ne pense pas : les gilets pare-balles des femmes ont une forme particulière.

– Bonjour, je m’appelle Cristina Fallarás et je travaille pour emundo.es. Je cherche à joindre Javier Estévez.

C’est la première fois que j’appelle le SUP (Syndicat Unifié de la Police). Je pense : Syndicat + Police = Cité. Quelle drôle d’idée.

– C’est moi. Je vous écoute.

– Je vous appelais pour parler des gilets pare-balles pour femmes. C’est les seins, c’est ça ? Il est là le problème, non ?

– Évidemment. Pour que son efficacité soit totale, un gilet doit être près du corps. Et c’est impossible si le gilet n’a pas la forme des seins.

Je pense au mot « efficacité ». Je pense au mot « seins ». Je ne le dis pas, bien sûr.

– Évidemment, monsieur l’agent.

– Les femmes doivent porter des gilets de grande taille, par conséquent le haut de leur corps n’est pas ajusté et il est exposé.

– Ça arrive souvent qu’une policière ne dispose pas – j’utilise à dessein le mot « dispose » – d’un… ?

– Là n’est pas la question. La question est de savoir s’il est fréquent qu’un policier travaille sans gilet pare-balles alors qu’on lui donne une arme qu’il ne peut utiliser que face à une arme similaire.

– Certes, mais les femmes…

– Oui, dans le cas des femmes c’est bien plus problématique parce qu’on en a encore moins.

– Quelle est la proportion entre le nombre de gilets pare-balles et le nombre d’agents ?

– Entre 30 et 40%. Il y a des gilets pour moins de 40% des agents. En plus, ils se détériorent. On les donne aux agents assurant la sécurité publique.

Je m’arrête sur le concept de « sécurité publique » et l’agent dénommé Javier Estévez le sait ou peut-être l’a-t-il suscité.

– Soit.

– Vous imaginez sans doute que je suis dans un bureau.

– Vous êtes dans un bureau.

– Oui mais s’il y un vol à main armée ou une urgence de fin de semaine, et bien j’y vais en courant.

– Comment fonctionne alors cette histoire de gilets ?

– Je les prends et il faut les répartir.

– Ils ont différentes tailles ?

– Oui. Le gilet doit être parfaitement ajusté. Les tailles ne conviennent pas à grand monde et pour les femmes c’est une vaste blague.

Je me dis que le policier est un travailleur. Je cherche et je lis :

« On appelle « risque professionnel » tout aspect du travail qui peut potentiellement créer des dommages. »

J’ai lu qu’une policière était morte. Un braqueur l’a abattue vendredi dernier. Elle s’appelait Vanessa Lage et elle ne portait pas de gilets pare-balles. Évidemment.

Je cherche et je lis :

« Ce sujet a, du moins en Espagne, une histoire longue de plus de 100 ans, même si sa dénomination est assez récente, en effet, elle découle de la Loi 31/1995, datée du 8 novembre, issue du code de la Prévention des Risques Professionnels, et développée dans l’article 40.2 de la Constitution Espagnole, laquelle recommande aux pouvoirs publics de veiller à la sécurité et à l’hygiène au travail considérés comme étant des principes directeurs de la politique sociale et économique. »

Le policier au bout du fil poursuit :

– C’est un délit. Si on découvrait une telle négligence chez un entrepreneur, il serait trainé en justice.

J’ai lu qu’une policière était morte. Un braqueur l’a abattue vendredi dernier. Elle s’appelait Vanessa Lage et elle ne portait pas de gilets pare-balles. Évidemment. Le vrai responsable de cette affaire, don Jorge Fernández Díaz, ministre de l’Intérieur du Gouvernement d’Espagne, ne comparaitra pas devant la justice. Ni devant personne. Bien évidemment.

 

Cristina Fallarás

 

Traduction de l’espagnol (Espagne) par Roxana Nadim.
Titre original : Ella murió sin chaleco antibalas, como es habitual (paru le 3 décembre 2014 sur le site du journal El Mundo)

 

Père

Devant mon père je me suis mis à nue

Qui suis-je Père ?

Suis-je ton enfant adulé

Ou ton désir défendu ?

Suis-je ton bonheur

Ou ton déshonneur ?

Qui suis-je?

Un ange ou un germe de mal ?

Réponds Père !

Pourquoi me renies-tu

Par ton silence et ta honte ?

Est-ce je t’ai souillé, ou

Penses-tu me protéger

Par ta lâche virilité ?

Une main giflant

Me rappela mon péché

Mon corps s’est mis à danser

Sur le tempo maudit

Ma chevelure s’est révoltée

Mes seins se sont hissés

La terre en a frémi, maudit ma chair,

Les diables autour de moi

M’acclamaient

Femme, Femme, voilà ce que je suis !

Souche de l’Homme,

Esprit du Diable !

L’éternelle damnée !

Je déclare Désobéissance

Et incendie !

 

Amal Claudel

 

Traduit de l’arabe (Tunisie) par l’auteure.
Titre original : أبي
Illustration : photo de Stéphanie Tétu , avec son aimable autorisation.