Avoir 38 ans en Syrie

 

Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

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Comment j’ai pu survivre en Syrie jusqu’au printemps 2011 ? Je ne saurais pas répondre. On a vu que la révolution a révélé les talents cachés et le moi profond des Syriens, qui sont tous devenus écrivain, poète, psychologue ou penseur, moi-même je suis mise à réfléchir et à interroger mon passé. Voilà d’où vient la question. Comment j’ai pu survivre en Syrie jusqu’à l’âge de presque 38 ans ?

On est à l’automne 1980, quand les agents des services de renseignement (Moukhabarat) viennent à la maison pour arrêter papa. Le souvenir remonte. La vision de ces hommes qui font irruption chez nous, l’expression de peur dans les yeux de maman qui met de l’ordre dans la bibliothèque de manière à dissimuler le titre des livres, ces images ont marqué mon système nerveux d’un sceau que je continue à porter en moi jusqu’à aujourd’hui. À chaque coup dur, je retrouve ce frisson qui prend au ventre avant de passer dans les bras et les jambes. Ce jour-là deux choses sont entrées dans ma vie : un handicap et une arme. Mon handicap c’est l’illimité. Le rapetissement est mon arme. Illimité de la peur, illimité des possibles – possibles dangers qui menacent mon père. C’est une phobie comparable à la panique qu’on peut éprouver devant la mer, l’équivalent d’un trouble de la vision qui nous fait tout paraître très gros, mais aussi un trouble du langage : l’incapacité de mettre des mots qui rassurent sur ce qui arrive. Dans un tel état, on ne sait pas quand, où et comment s’arrêtent les choses. Tout objet prend des proportions démesurées à nos yeux, s’étend jusqu’au-delà de l’horizon, et il en découle une impression d’apesanteur ; alors, pour retrouver un champ gravitationnel, pour toucher terre de nouveau, on se fait tout petit… si petit qu’on arrive à une échelle à laquelle la prise de risque est minime. Autrement dit on multiplie les cadres pour lutter contre l’illimité. Telle était mon arme. Devenir libellule à l’ombre d’une feuille verte. Devenir presque invisible.

Il y a ma sœur, ma mère, ma grand-mère et moi. Nous montons les marches de la Citadelle de Damas jusqu’à la Tour 6 où nous attend papa. C’est un jour de visites. Il y a la vieille rivière[1] puis une succession de grandes portes voutées, ensuite on franchit une petite porte, je m’en souviens bien, et là, on est assailli par cette odeur vaste. Vous trouverez peut-être impropre que j’applique l’adjectif « vaste » à une odeur, mais c’était bien une odeur vaste. C’était une sorte de trop-plein qui nous était insupportable, ma sœur et moi, alors très jeunes. Aussi, avec mes petits cadres, j’ai fini par la réduire et lui donner un nom, c’était l’odeur des hommes. Un mélange de cigarettes, de linge sale, de cuisine préparée par les familles des détenus, et d’autres choses que j’ai connues plus tard et qui se sont avérées effectivement « masculines ». On franchit donc la porte, et on passe devant le Comte de Monte-Cristo de la Citadelle de Damas, un vieux type de la section des droit commun, qui passait son temps à chercher la lumière en se plaçant à l’avant d’une vaste cellule à laquelle il tournait le dos, alors que sa barbe touchait terre. On arrive enfin devant la porte de la Tour 6. La section des Politiques. On entre. Papa s’apprête à demander au gardien de l’autoriser à nous embrasser. Combien de fois j’ai prié Dieu pour qu’il ne demande pas cette grâce ou que son gardien-tortionnaire ne la lui accorde pas ! Le plus souvent c’est ce qui se passait, le gardien refusait. Je ne voulais pas que ça arrive, pas seulement pour éviter à mon père l’humiliation de voir une requête si élémentaire être rejetée, mais parce que le poids affectif qu’il mettait dans le moindre de ses baisers était un trop-plein insupportable, c’était de l’ordre de l’illimité ça aussi. Bien des années plus tard, ma sœur m’a avoué qu’elle éprouvait la même chose, alors qu’elle avait tout juste trois ans à l’époque.

« Ma mère allait peut-être faire une apparition à la télévision nationale comme cette femme de la ville de Hama qui, venant juste de perdre son mari en 1982, avait parlé des « sages dirigeants ayant agit conformément à la raison », et avait taxé son mari et ses camarades de « criminels, méritant leur châtiment. » 

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Ces visites représentaient une confrontation nue (sans faux-fuyants) avec ma lâcheté, celle-ci étant profondément enracinée en moi comme le pendant de cette force d’oppression écrasante, énorme, illimitée, aux yeux de la petite fille que j’étais. Quelle ne fut pas ma stupéfaction la fois où Oum Ali, une dame palestinienne qui adorait son fils, détenu, a insulté les gardiens sans sourciller en leur disant : « Rangez vos chiens, bande de chiens » !

Les possibles n’avaient aucune limite. Les histoires qui remontaient du monde d’en bas – la prison de Palmyre – alimentaient nos réserves de terreurs pour des dizaines et des dizaines d’années. Mon père avait peut-être été exécuté en même temps que les prisonniers liquidés lors de la vague d’exécutions, folle et inexplicable, qui avait eu lieu dans la prison de Palmyre… Ma mère allait peut-être faire une apparition à la télévision nationale comme cette femme de la ville de Hama qui, venant juste de perdre son mari en 1982[2], avait parlé des « sages dirigeants ayant agit conformément à la raison », et avait taxé son mari et ses camarades de « criminels, méritant leur châtiment. »

On entendait d’obscures conversations, qui angoissaient maman et faisaient pleurer ma grand-mère ; il s’agissait de camarades de papa morts sous la torture, ou de la grève de la faim lancée par les prisonniers de Cheikh Hassan[3] qui demandaient plus de soixante-dix centimètres pour dormir. Le destin de centaines, de milliers de familles comme la nôtre dépendait des aléas de la politique intérieure ou internationale. Je n’ai jamais compris pourquoi la visite d’une délégation étrangère, le commencement ou la fin de la première (puis de la seconde) Guerre du Golfe, pouvaient avoir des répercussions sur le devenir de notre minuscule famille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai développé une sorte de flair pour anticiper ce genre de dangers, et j’ai affiné ce sixième sens avec le temps au point que c’est devenu une seconde nature. Ce qui a été le plus dur à porter pour moi, c’est de voir la débauche d’énergie illimitée dont faisait preuve maman, cette aptitude titanesque et effrayante à travailler sans discontinuer, non seulement sur son lieu de travail à elle (l’école) mais aussi là où travaillait papa, tout en continuant à s’occuper de la maison, parce qu’il fallait qu’on tienne le coup. Je me suis très souvent demandé quand cette charge de travail allait la tuer. Ma petite sœur avait, elle, une autre hantise, elle se demandait si maman allait être arrêtée à son tour, nous laissant seules au monde.

Ce sont d’autres tracas qui agitaient ma jeune mère : en plus de la charge de travail qu’elle devait assumer, elle subissait une forte pression sociale. En effet le lendemain de l’arrestation de papa, on a vu notre grand-père (son père à elle) s’installer chez nous sans prévenir, comme s’il allait de soi qu’on ne pouvait pas rester comme ça, sans un homme à la maison. C’est ensuite son frère qui est venu vivre avec nous, il revenait de Bakou où il avait fait des études dans les hydrocarbures, et il faut bien avouer que ce genre d’usages orientaux le dépassaient complètement. Maman devait donner une éducation irréprochable à ses filles si elle voulait s’épargner des remarques du genre : « C’est bien une éducation de femme, ça ! » Une fois, devant le portail de la prison de Adra, la femme d’un détenu s’est dirigée vers nous pour dire à ma mère : « Elle sait pas rire ta fille ! Apprends-lui. » Je vous laisse imaginer combien ce fut blessant pour ma mère après tout ce qu’elle avait enduré.

Le monde dans lequel j’ai grandi, la Syrie des années 1980, était une mosaïque bien alignée d’images d’apocalypse : files d’attente pour l’alimentation, potences sur les places publiques, histoires venues de Hama, le syndicaliste ophtalmologue lynché en pleine rue, les hommes suspendus aux norias, et Anouar, ce chrétien qui aurait été tué en même temps que ses voisins s’il n’avait pas été interrogé sur sa confession au tout dernier moment, il s’en est tiré mais ses cheveux sont devenus blancs en une nuit et il a définitivement quitté sa région pour Damas. Longtemps j’ai cru être la seule à porter tout cela, mais il m’est apparu que nous étions nombreux, de la même génération, à partager cette mémoire. Quand j’ai fait la connaissance de mon mari, né en 1966 et pour qui les années 1980 représentent ce qui est censé être ses « plus belles années », il m’a dit que ce ne serait pas si mal s’il était amputé de cette partie de sa vie, qu’il y gagnerait même quelque chose qualitativement. Il lui reste quelques « merveilleux » tableaux mentaux de ces inoubliables jours paisibles, les files d’attente bien sûr, mais aussi et surtout le souvenir de la fois où il fut séquestré dans un amphithéâtre avec les autres étudiants d’architecture de l’université de Damas, le but étant de les empêcher de quitter la conférence des étudiants du parti Baas.

J’ai grandi en m’imposant de plus en plus de limites, et j’ai mis des limites à mon corps qui se révoltait. Ma révolte était intérieure, mes choix de vie ne laissaient rien paraître de contraire à la nécessité, au chemin tout tracé, sauf peut-être mon refus (à l’école puis à l’université) de prêter ma voix à la propagande et aux organisations qui émanaient de ce régime qui avait assassiné la jeunesse de mon père. J’ai beaucoup lu, dans l’espoir de trouver des réponses claires sur l’illimité des possibles, soigner ma phobie. Mais mes choix de lecture n’ont distillé que davantage de gravité et de sérieux. La légèreté était inacceptable. Une fois mes études terminées, j’ai choisi de travailler dans un domaine particulièrement austère des sciences sociales, un domaine où les occasions de rire sont assez réduites mais où on a souvent l’opportunité de se mettre au supplice en se penchant sur Ibn Jinni, Zamakhshari ou Chomsky.

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« Quand j’ai pour la première fois entendu l’expression « Le mur de la peur est tombé », j’ai eu l’impression que le peuple syrien tout entier venait venger notre histoire familiale. »

J’ai suivi la vie dessinée en pointillée qui m’était destinée, je n’ai eu qu’à relier les points sans faire d’écarts. J’ai épousé mon mari et n’en ai épousé aucun autre (en disant « épousé » je me montre encore très sage), j’ai eu deux enfants. À chaque fois que j’ai accouché, j’ai de nouveau ressenti ce vieux tremblement, le frisson de la peur extrême. J’ai enseigné, j’ai essayé d’éveiller l’esprit de révolte chez mes étudiants, pour me venger de ce que je n’avais pas pu être. Ma sœur, qui explique souvent le monde de manière psychologique, dit que notre handicap est dû au silence de notre père qui, après avoir été libéré en 1994 suite à un procès bâclé et à une condamnation qu’il avait déjà quasiment purgée, ne nous a pas décrit ce qui lui était arrivé, ne nous permettant pas de mettre des mots sur nos hantises d’enfance. Nous le lui avons reproché, et pourtant le fait de lire les témoignages de ses camarades d’infortune ne nous a pas vraiment servi. Pouvons-nous demander que son intimité soit violée davantage que ce qu’elle a été ? Une amie, qui a un mode d’explication du monde plus populaire et simple, pense que tout est dû au fait que je sois l’aînée de la famille – famille d’ailleurs peu nombreuse puisque mes jeunes parents n’ont pas eu l’occasion d’avoir d’autres enfants après 1980. Les aînés sont inquiets par nature, il leur est impossible de se révolter. Une grille de lecture encore plus simple (et à mon sens plus juste) consisterait à voir en moi quelqu’un qui « se noie dans un verre d’eau » – ou comme on dit aussi, qui « s’enivre en mangeant un raisin sec »… Ces expressions sont à prendre littéralement, j’ai en effet décidé il y a longtemps que j’étais une petite chose, et pour les petites choses un verre d’eau est un océan. En devenant adulte, je me suis imposée un isolement mortel, la vie minuscule de quelqu’un de très occupé, qui est incapable de s’adapter ni à l’arrogante partie occidentale de cette ville[4], ni aux parties orientale et sud où règne la souffrance à tous les niveaux.

Et puis il y eut la Révolution…

Alors quoi ? Si vous vous attendez à un saut qualitatif et héroïque, je vous déconseille de poursuivre votre lecture. Je suis ce que les critiques littéraires appellent un anti-héros.

La Révolution a été une sorte de baptême forcé dans un Océan (l’Atlantique, le Pacifique ?). Les poumons se remplissent d’eau. Je suffoque… et puis j’arrive à reprendre mon souffle. Le tsunami de la révolution est le nom qu’ont donné les manifestants à une de leurs pratiques : ils crient leur volonté de « faire tomber le régime », leur cri est lent d’abord, puis de plus en plus rapide. J’ai toujours éprouvé cette pratique, physiquement, comme un tsunami.

Quand j’ai pour la première fois entendu l’expression « Le mur de la peur est tombé », j’ai eu l’impression que le peuple syrien tout entier venait venger notre histoire familiale. Tétanisée, incrédule, il m’a semblé pour la première fois de ma vie que le parler syrien avait des accents qui ne m’étaient pas familiers. Notre famille est alors entrée dans une étrange cérémonie de larmes quotidiennes, larmes de joie et de tristesse parce qu’il y avait les martyrs.

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Il y eut les premières campagnes d’appel à manifester, je me suis enthousiasmée et ai commencé à me préparer psychologiquement à sortir, mais je ne suis jamais sortie. Pas une fois. Le vieux monstre de l’oppression, de la persécution, était de retour. J’ai retrouvé ma terreur ancienne en retrouvant le déchaînement sans bornes de la répression, mes anciennes défenses aussi me sont revenues. Je me suis fait toute petite. Nous nous sommes mises, maman et moi, à faire preuve d’inventivité pour constituer des réserves alimentaires en cas de pénurie, mieux valait supposer que ce régime était capable de tout, nous avions assisté aux sièges de Deraa, puis de Hama. Nous répétions une rengaine vieille de plusieurs dizaines d’années : « Les Libanais savent vivre, eux, ils savent vivre même avec la guerre, alors que nous, on vit en état de guerre même sans guerre. » – je précise que maman n’a mis les pieds au Liban qu’une seule fois dans sa vie, pour sa lune de miel, trois ans avant le début de la guerre civile. À la maison, je me suis mise à épier le moindre bruit, j’ai commencé à jeter des coups d’œil aux fenêtres pour repérer la présence de snipers sur les terrasses d’immeuble, à anticiper le pire, quel serait la conduite à suivre avec les enfants, nous ramperions puis ouvririons telle porte, quelle route prendre pour rejoindre mes étudiants dans une autre ville sans risquer la mort ou être trop secouée par les remarques des Menhabekjiya[5] au travail, redire à mon fils (c’est une vraie pipelette) de ne pas répéter à l’école ce qu’il entend à la maison de peur qu’il se fasse arracher les ongles… un jour il m’a bouleversée en me répondant : « Je n’ai pas non plus le droit de parler du tremblement de terre au Japon ? » Ce fut la première claque de l’ère de la révolution pour moi, le vieux sceau pouvait donc se transmettre d’une génération à l’autre.

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Et ensuite ? Rien. Nous continuerons à garder les yeux rivés sur cette épopée et il y aura une Syrie pour tous, les grosses bêtes et les petites choses, les maigres, les gros et les moyens, et chacun aura un rôle. Moi par exemple… il y a longtemps que j’admire ces femmes, les rescapées des camps nazis, qui passent leur temps à parler pour que la mémoire reste, et elles pleurent un peu, pour que la mémoire reste – pleurer est une action qui ne nécessite pas forcément une bonne condition physique – et puis elles mettent un terme à la conversation en répétant des expressions brèves et efficaces du genre « Plus jamais. » « Never again. » Voilà ce que je vais faire. Moi aussi je vais parler, en arabe et avec éloquence. Je vais m’adresser aux générations à venir, et pas seulement à mes enfants comme il arrive à la fin de certains témoignages. Je serai le témoin vivant d’une génération, d’un système et d’une manière de vivre, qui ont été marqués par le sceau de la terreur… et qui sont dépassés à présent. Par contre, je ne pleurerai pas, je vais faire preuve de légèreté pour une fois, je serai moins sérieuse. Je leur conseillerai, par exemple, de ne pas trop prendre de poids, parce qu’il faut toujours être capable de résister aux petits monstres avant qu’ils ne deviennent grands.

 

Naïla Mansour

Traduction : Lotfi  Nia

 

Extraits d’un texte de Naïla Mansour publié sur le site Kalamon à l’hiver 2012.

> Image extraite de la série « Counfa », Héla Ammar, 2012

Site de Héla Ammar

 

[1] Le Barada.

[2] Après quelques tentatives de soulèvement contre le régime, guidées surtout par la confrérie des Frères musulmans dans les deux villes d’Alep et de Hama, des brigades armées se sont concentrées à Hama en 1982. Le régime a alors décidé de raser la ville, la bombardant pendant des jours. On estime qu’il a eu entre 20.000 et 40.000 victimes.

[3] Ancienne prison ottomane, qui a été utilisée par le régime syrien jusqu’à sa fermeture définitive au début des années 1990.

[4] Il s’agit de la ville de Damas.

[5] Littéralement les « On t’aimistes », terme péjoratif faisant référence aux partisans du pouvoir syrien dont les slogans sont des déclarations d’amour à Bachar el-Assad. 

 

 

 

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